Arthur d’Anethan, jeune diplomate, Premier Secrétaire de l’Ambassade du Royaume de Belgique au Cameroun, partage avec nous son expérience de l’expatriation dans un univers radicalement étranger ...

Il est difficile de mettre des mots sur l’expérience de l’expatriation, surtout lorsque celle-ci se déroule dans un univers aussi radicalement étranger à l’Europe que l’Afrique centrale. Tout au plus peut-on conjurer certaines images qui permettent, par la bande, d’entrevoir tel ou tel aspect de l’expérience, comme à travers plusieurs jeux de verres colorés.

J’ai connu au Gabon un aristocrate sicilien qui avait pour principe de ne jamais porter de caleçon. La sensation de liberté était, parait-il, incomparable : elle était même, à l’en croire, nécessaire, vu les climats équatoriaux sous lesquels nous évoluons. C’est sans doute là en effet le premier marqueur de l’expatriation, le plus évident, celui qui frappe dès votre arrivée à l’aéroport de Douala ou de Bangui tard dans la nuit (qui ici tombe à 18h, toute l’année) : l’air y a une sorte de consistance, profondément étrangère à l’Europe, faite de chaleur et d’humidité, consistance qui se mêle à l’odeur de la terre (rouge, conformément aux clichés) et à la luminosité si particulière du ciel d’Afrique centrale : sans aller jusqu’à suivre le verdict impitoyable de Gide le Lucide qui, dans ses récits de voyage au Congo, se plaint sans cesse de la « monotonie » des cieux équatoriaux (sans doute regrettait-t-il le ciel bleu éclatant du Maghreb, et d’autres plaisirs marocains aussi), on doit bien remarquer que cette lumière, à la fois pâle et brûlante, interrompue de temps à autre par des averses violentes, des pluies primordiales, ne tarde pas à exercer son emprise sur l’Européen expatrié, de la même manière que la chaleur et l’humidité permanentes le poussent rapidement à débrailler, déboutonner, décravater, à se laisser glisser. C’est un fait : l’Européen en Afrique se débraille.

Ce serait pourtant une grave erreur de suivre cette pente, car les interlocuteurs que j’ai pu rencontrer, au Cameroun, en République centrafricaine, au Tchad ou en Guinée équatoriale, attachent au respect du protocole, des formes et de la tenue une importance qui a depuis longtemps disparu en Occident. J’assistai récemment à la remise du pallium à l’archevêque de Bamenda. Toute l’Eglise catholique du Cameroun était présente pour l’occasion. Aussi loin que se portait le regard, on ne voyait nulle trace de la tenue dite « clergyman », devenue en Occident le signe du prêtre « moderne et dynamique » post-Vatican II. Ce n’étaient que soutanes majestueuses, lourdes croix pectorales, le spectacle d’une Eglise superbement impudique dans son prestige, superbement étrangère à l’impératif de décontraction post-moderne. L’occidental déniaisé pourra se moquer, avec un ricanement caractéristique, de l’importance que les Camerounais, par exemple, accordent aux audiences, aux salles d’audience, aux cérémonies, aux visites officielles, aux titres et dignités : on aura beau jeu d’y voir une pantomime désuète, en retard sur les pratiques informelles et « détendues » de l’Occident où les ministres ne portent plus de cravate et font du vélo le week-end ; moi j’y vois plutôt le signe tangible d’un grand respect pour la chose publique, pour la nation, pour la tradition (synthèse idiosyncratique de l’héritage colonial et des coutumes précoloniales), toutes choses qui méritent d’être représentées avec les honneurs. C’est aussi le signe d’une politesse élémentaire envers l’interlocuteur qu’il s’agit de traiter en hôte de marque, quel que soit son rang (ce qui ne peut que plaire au diplomate subalterne que je suis).

L’autre danger qui guette l’expatrié en Afrique équatoriale, c’est celui de dresser des murs entre lui-même et la vie, turbulente, qui bruit à l’extérieur. Le candidat à l’expatriation est un « citoyen du monde » accompli, depuis longtemps il professe « aimer l’Afrique » (comme on aime une série télé à succès ou un sculpteur roumain à moitié mort de faim dont les œuvres sont qualifiées par la critique de « pittoresques et dérangeantes »), et pourtant, dès son arrivée en terre africaine, son réflexe sera de s’enfermer, de mettre une distance entre son existence ouatée et le tumulte du chaos qui agite comme un volcan les villes africaines, volcan tantôt débonnaire tantôt vaguement menaçant, chaos incompréhensible, ou séduisant, séduisant parce qu’incompréhensible, jamais reposant.

Le docteur Destouches, qui m’a précédé d’un siècle au Cameroun (sous sa plume Cameroun tourne Bambola-Bragamance, Douala devient Fort-Gono) l’a bien vu : « Il est difficile de regarder en conscience les gens et les choses des Tropiques à cause des couleurs qui en émanent. Elles sont en ébullition les couleurs et les choses ».
Et pourtant si l’on parvient à se libérer des remparts glacés de l’air conditionné et de l’apéritif, si l’on parvient à bien les regarder, les couleurs et les choses et les gens dans l’ébullition étrange de l’Afrique centrale, on finit par trouver… non pas du sens (car il n’y en a aucun), mais quelque chose comme une expérience ; on apprend à aimer le tumulte, les voix, la couleur du ciel vers la fin du jour, les averses torrentielles, la chaleur tropicale comme une seconde peau, les villes anarchiques, les royaumes et les brousses : c’est dans cette étrangeté radicale, qui vous dépouille des habitudes et des réflexes du vieil Occident, que réside peut-être le succès de toute tentative d’expatriation.


Nous remercions très chaleureusement le Baron Arthur d’Anethan pour la rédaction de ce témoignage.

Article(s) lié(s)

Rencontre avec Cédric de Séjournet, un professeur hors normes !

Ce mercredi 24 mars, le Prix du Fonds Keingiaert fut attribué à Cédric de Séjournet de Rameignies, licencié en...

Le voyage de Silvia de Merode

Silvia Steisel, l’épouse d’Edouard de Merode, voyage de l’histoire médiévale à la gestion d’un fonds philanthropique ......

Rwanda : dans quelle pièce avons-nous joué ?

Ecrit par Johan Swinnen à l’occasion du 27ème anniversaire du génocide. Au terme de l’écriture d’un livre de 600 pages...

Big Bang à l’ANRB

Le piscis nobilis : des aquariums à l’ANRB ... Les Salons de l’ANRB restent désespérément vides une bonne partie de...

On nous écrit ...

"A qui veut il n’est chose difficile" (Mia Doornaert). Une vie de chien (Patricia de Prelle).

Petites annonces

Descriptif section

Espaces à louer

Salons à louer pour vos événements

Activités 

Agenda des activités organisées par L’ANRB