Tout est parti d’une légende. Mais la légende se situait elle-même dans un contexte historique angoissant et mortifère. En 1348, le duché de Brabant semblait un îlot menacé au milieu d’un univers qui tombait en lambeaux. Dans une telle incertitude, l’avenir du duché préoccupait beaucoup de monde.

S’il faut se mettre à la place de Notre-Dame, on ne peut qu’approuver son désir d’apparaître à de pauvres chrétiens pour les rassurer sur les bords. En revanche, il est significatif qu’en ce qui concerne l’humble Béatrice Soetkens, bonne personne sans doute un peu désœuvrée, elle ne se fût manifestée qu’en songe et que son message fût marqué par un paganisme encore bien vivace sous le vernis évangélique. En effet, toute l’histoire commence par un vol de statue. Béatrice Soetkens reçut la mission de transporter son effigie jusqu’à la ville à la mode, celle où un duc un peu inquiet se trouvait entouré d’arbalétriers triomphants et d’une aristocratie docile. Je vous passe les détails du sacristain paralysé, des Anversois fous de rage, du vent du Nord poussant la barque de Béatrice jusqu’à la plage du Sablon et des illuminations célestes qui auraient fait pâlir l’enfant Jésus dans sa crèche de Bethléem. On déposa la statue dans la chapelle du Sablon, construite pour célébrer la victoire à Worringen en 1288 de Jean 1er de Brabant sur l’archevêque de Cologne et le comte de Luxembourg.

A vrai dire, le miracle n’est pas vraiment daté. Il est presque certain en revanche que la procession de l’Ommegang ce qui signifie « promenade autour » ait été inaugurée en 1348. Les grands bourgeois de la ville, puis les différents corps de métiers prirent l’habitude de s’aligner sous un tel patronage (après tout, la dévotion populaire et l’hymne des cieux faisaient marcher les affaires...).

Le plus fameux Ommegang fut cependant celui que la ville de Bruxelles offrit à Charles Quint le 2 juin 1549. C’est en principe l’Ommegang qu’on rejoue chaque année en notre XXIe siècle. Le prétexte en était le voyage de l’héritier du trône, futur Philippe II, dans des Pays-Bas que son père tentait d’unifier.

Mais la mayonnaise ne prit pas, ni chez nous ni en Allemagne. Philippe possédait de réelles qualités : c’était un travailleur forcené, un homme sérieux et de convictions, mais on dirait de nos jours qu’il apparaissait « complètement coincé » .

Malgré cette légère déconvenue, l’Ommegang du 2 juin 1549 fut une réussite admirable. Un jeune chevalier espagnol, Juan Cristoval Calvete de Estrella, qui nous a laissé une description très détaillée du périple de son roi, accumule des pages et des pages sur l’événement de Bruxelles. Je ne vais pas tout reprendre ici, mais quelques extraits sont significatifs :

On vit ensuite s’avancer une musique de façon & d’invention bien étranges. Un jeune garçon travesti en ours était assis sur un char où il touchait de l’orgue. Dans le corps de cet instrument, on avait remplacé les tuyaux par des chats vivants, dont les queues dressées en l’air correspondaient aux touches du clavier, de façon que l’ours, en appuyant sur celles-ci, tirait les queues des chats dans une certaine mesure proportionnée à l’effet qu’on voulait obtenir, plus ou moins fort : les animaux se sentant tirés par la queue poussaient des miaulements en rapport avec la douleur qu’ils éprouvaient, & de ces cris graves ou aigus il résultait des accords qui ne manquaient pas de justesse ni surtout d’originalité & d’étrangeté. (...)

On en retirera la merveilleuse imagination de nos aïeux, surréalistes avant l’heure.

Au cours des ans et des guerres, la tradition s’effrita en raison des guerres. Le cortège devint triste et même laid, précipitant ainsi son propre déclin. Le dernier du genre eut lieu en 1785. C’était l’époque où Joseph II promulguait ses réformes contre le gaspillage autant que contre les ordres et les couvents inutiles (6.000 décrets et 11.000 lois en 10 ans !!!). Alors une paillardise démodée, c’était un peu le comble pour l’empereur-sacristain.

C’est en 1928 que sortit du tombeau la nouvelle société de l’Ommegang, devenue Royale par la suite, avant de créer en 2001 un Ommegang Events qui a la responsabilité du cortège. Le folkloriste Albert Marinus et l’abbé François-Henri De Smet voyaient se pointer le centenaire de la Belgique.

L’Ommegang montre de nos jours à quel niveau d’importance s’était placée la capitale du Brabant à l’époque d’un Empereur « sur les Etats duquel le soleil ne se couchait jamais ». Cette préoccupation d’authenticité et d’exactitude historiques, sous le couvert d’une mise en scène résolument contemporaine, a permis qu’en décembre 2019, l’Ommegang de Bruxelles fût classé au Patrimoine immatériel de l’Humanité par l’Unesco.

Prochain spectacles : Mercredi 29 Juin & Vendredi 1er Juillet 2022
Pour en savoir plus sur l’Ommegang
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Nous remercions le Marquis de Trazegnies pour la rédaction de cet article.

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