Ce mercredi 24 mars, le Prix du Fonds Keingiaert fut attribué à Cédric de Séjournet de Rameignies, licencié en philologie romane de l’Université catholique de Louvain et agrégé de l’enseignement secondaire supérieur en langues et littératures romanes UCL, professeur de français et d’histoire à l’Institut Saint-André d’Ixelles depuis 20 ans.

Quel professeur êtes-vous ?

Exigeant mais juste, je pense être ce que l’on pourrait appeler un « préparateur ». Je dois préparer mes élèves pour l’aventure extraordinaire qui les attend : les études supérieures, le débat citoyen, la responsabilité individuelle et l’engagement social. Comme tous les mentors de la littérature et du cinéma, je n’accompagnerai pas le héros qui devra affronter seul les épreuves et les rencontres décisives. C’est pourquoi, en amont, à Saint-André, je tente humblement de leur offrir des cadeaux qui les aideront pour le voyage.

Comment se fait-il qu’après 20 ans d’enseignement vous gardiez toujours la flamme ?

Je me suis toujours senti en classe comme un poisson dans l’eau. Cela dit, pour un enseignant, avoir le feu sacré, c’est bien, mais il faut l’entretenir. Nous devons nous réinventer sans cesse car dehors la concurrence est rude ! Wikipedia, les réseaux sociaux, les sites de devoirs payants, les tutos sur YouTube, les applications numériques, les infox... Mais se réinventer, c’est-à-dire se remettre en question, s’adapter, relativiser et évoluer, c’était déjà une condition sine qua non du métier, comme dans beaucoup d’autres. Donc si l’on n’est pas tourné vers la nostalgie d’un âge d’or révolu et si l’on croit fermement que l’on est toujours capable d’accroître le champ des possibles, la flamme ne meurt pas.

Pourriez-vous me parler de l’un de vos objectifs principaux ?

Devenir source d’émulation, faire surgir chez l’élève cette attitude de conquête intellectuelle qui veille en chacun et qui n’attend que notre signal pour se réveiller. Prométhée, en dérobant le feu du progrès et du savoir aux Dieux et en le donnant aux hommes, représente le besoin vital d’apprendre, d’évoluer, de dépasser nos pères et nos maîtres. J’aimerais qu’à leur tour, mes lycéens deviennent des « passeurs de feu ».

Avez-vous une « devise éducative » ?

Enseigner c’est parier aussi sur le long terme. Combien de rhétos devenus étudiants ne m’ont-ils pas contacté des années plus tard pour me remercier car ils avaient pris conscience de la dimension « cachée » de mon message ? Tout ne doit pas être révélé dans l’immédiat, et surtout pas à l’époque du « Tout et tout de suite ». Un roman ou un film ne se comprend pas de la même manière, avec la même pertinence ou profondeur, à 17 ans, à 25 ans ou à 50 ans. « Tempus prope est », telle est la devise de ma famille.

Avez-vous une méthode en particulier pour faire aimer vos matières aux jeunes alors que la tendance est dans le virtuel ?

La particularité de mes cours est de toujours mélanger littérature et cinéma, des œuvres littéraires et des films qui n’ont a priori rien en commun, d’y intégrer des concepts philosophiques, initiatiques ou mythologiques, puis de proposer des liens inédits, que vous ne trouverez nulle part ailleurs. Je sais que ce qui a marqué de nombreux rhétos ce sont mes analyses très poussées de films fascinants comme par exemple « Apocalypse Now » ou « The Fountain », en les comparant simultanément avec un tome de la BD « Thorgal », un épisode de la série « Game of Thrones », la pièce « Les Mouches » de Sartre ou le roman « La Mort du roi Tsongor » de Laurent Gaudé.

Certains de vos anciens élèves nous ont fait savoir que vous captivez votre auditoire ; est-ce inné ? Ou devez-vous travailler pour atteindre cet objectif ?

J’essaie de considérer chaque heure de cours comme un véritable spectacle : il faut soigner son entrée comme sa sortie, varier les tonalités en crescendo, du chuchotement complice jusqu’à l’emphase à la cantonade, capter les regards et rendre les sourires, accepter quelques digressions bienvenues pour relâcher la pression, circuler entre les bancs afin de susciter quelques torticolis, plaisanter çà et là tout en tentant de donner du sens à la matière. En fait, il faut se transformer en avocat qui plaide, en comédien qui joue, en conteur qui captive. Raconter l’Histoire, plutôt que la décrire. Incarner le personnage de fiction plutôt que l’évoquer. « Soleil, délivre-moi de la gravité » écrit Tournier. Tout cela se travaille, s’expérimente, se perfectionne au fil des années.

Avez-vous vu la mini-série « Le Jeu de la Dame » ? Si oui, l’avez-vous aimée ?

J’ai adoré car je suis un fervent et passionné joueur d’échecs depuis tout petit. Les échecs sont la métaphore de toutes les batailles de nos vies. Il y a moyen de tout ramener à ce jeu extraordinaire. Si l’on compare mes classes à un échiquier, nul doute que face à mes élèves je suis le roi, mais comme aux échecs, le rôle de cette pièce maîtresse se révèle bien dérisoire en l’absence de ses jeunes soldats. La dame représente la toute-puissance du savoir, mais il convient de l’utiliser à bon escient et de le diffuser autant que le protéger. Comme la tour, l’enseignant se doit d’être le pilier solide et digne de confiance sur lequel l’élève peut se reposer et à qui il peut se confier. Les cavaliers et les fous symbolisent tantôt la flexibilité et la créativité du pédagogue, tantôt le grain de folie et la diagonale théâtrale qu’il faut essayer d’apporter à chaque cours dans le but de renforcer l’adhésion des jeunes ados avides de spectacle. Enfin, chaque pion, faible s’il est esseulé mais fort s’il est soudé aux autres, représente la cohésion et la solidarité du groupe : personne ne peut revenir en arrière, tout le monde va de l’avant. Et puis chaque pion, s’il atteint la dernière rangée, peut être promu en dame !


Interview réalisée par Sophie de Liedekerke Beaufort

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